{"id":264,"date":"2026-01-04T15:06:02","date_gmt":"2026-01-04T14:06:02","guid":{"rendered":"https:\/\/citadinisulidarii.org\/?p=264"},"modified":"2026-01-04T15:09:41","modified_gmt":"2026-01-04T14:09:41","slug":"la-laicite-selon-sampiero-sanguinetti","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/citadinisulidarii.org\/?p=264","title":{"rendered":"la la\u00efcit\u00e9 selon&#8230; Sampiero Sanguinetti"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"264\" class=\"elementor elementor-264\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-585ae47 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"585ae47\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-e0960e4 elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"e0960e4\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<p>La France est surement l\u2019un des \u00e9tats de l\u2019occident o\u00f9 la crispation face aux signes distinctifs de la religion a atteint la plus forte intensit\u00e9. Cette crispation vise en premier lieu dans les ann\u00e9es 2000, tout ce qui concerne l\u2019islam. Mais il convient de rappeler qu\u2019avant l\u2019islam, des crispations du m\u00eame ordre ont vis\u00e9 au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle la religion chr\u00e9tienne elle-m\u00eame. L\u2019obsession anti religieuse d\u2019une partie de la population est un h\u00e9ritage de la r\u00e9volution fran\u00e7aise. Le lien entre la monarchie et la religion catholique \u00e9tait \u00e9troit. La noblesse et le clerg\u00e9 \u00e9taient deux des principaux soutiens de cette monarchie. Le d\u00e9bat sur la place de la religion a ressurgi en France apr\u00e8s la chute du Second Empire, au moment o\u00f9 le r\u00e9gime r\u00e9publicain l\u2019emportait, apparemment de mani\u00e8re d\u00e9finitive, sur les r\u00e9gimes monarchique et imp\u00e9rialiste. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que surgit l\u2019id\u00e9e de faire de la La\u00efcit\u00e9 le quatri\u00e8me pilier de la r\u00e9publique avec la Libert\u00e9, l\u2019\u00c9galit\u00e9 et la Fraternit\u00e9. D\u2019o\u00f9 la loi de 1905 sur la s\u00e9paration de l\u2019\u00e9glise et de l\u2019\u00c9tat. Le texte de la loi de 1905 est clair mais d\u00e8s ce temps-l\u00e0 appara\u00eet une confusion au sujet de l\u2019id\u00e9e de la\u00efcit\u00e9. Pour les uns, conform\u00e9ment \u00e0 ce que dit la loi, ce concept signifie que l\u2019\u00c9tat est un \u00e9tat la\u00efque qui garantit aux citoyens le droit de pratiquer la religion de leur choix. Pour les autres la la\u00efcit\u00e9 d\u00e9finit le principe de l\u2019hostilit\u00e9 essentielle de l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019\u00e9gard des religions, au premier rang desquelles la religion catholique. La premi\u00e8re conception garantit \u00e0 chacun la libert\u00e9 du culte, la seconde vision est globalement hostile aux religions. Il convient de rappeler que d\u00e8s cette \u00e9poque, le d\u00e9bat est extr\u00eamement violent et que la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019intransigeance des \u00ab\u00a0la\u00efcards\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la religion catholique sont clairement exprim\u00e9es.<\/p><p>Durant le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la pr\u00e9sence des puissances coloniales en Afrique explique l\u2019\u00e9mergence d\u2019une question musulmane dans les pays colonisateurs de tradition chr\u00e9tienne. Mais la nature m\u00eame de la colonisation conduit \u00e0 minimiser cette question. Les musulmans sont, du fait des statuts coloniaux, une population de second ordre en termes de citoyennet\u00e9 et de droits. Ils ne sont pas en situation d\u2019exiger une parit\u00e9 de traitement en mati\u00e8re religieuse.<\/p><p>A la fin du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la d\u00e9colonisation achev\u00e9e, les donn\u00e9es du probl\u00e8me ont chang\u00e9. Premi\u00e8rement un grand nombre de musulmans ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ou ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de demeurer en Europe. Deuxi\u00e8mement, des liens privil\u00e9gi\u00e9s ont souvent persist\u00e9 entre anciens colonisateurs et nouveaux \u00e9mancip\u00e9s. Ne serait-ce que pour des raisons linguistiques. Dans les soci\u00e9t\u00e9s post coloniales, ont alors commenc\u00e9 \u00e0 se poser les questions de citoyennet\u00e9, de droits, et de la pratique de la religion musulmane. Deux formes d\u2019oppositions vont faire leur apparition. Pour les gardiens de la tradition \u00ab\u00a0la\u00efcarde\u00a0\u00bb, qui ont le sentiment d\u2019avoir incompl\u00e8tement gagn\u00e9 la bataille contre la religion chr\u00e9tienne, il n\u2019est pas question de se laisser d\u00e9border par une nouvelle question religieuse li\u00e9e cette fois \u00e0 l\u2019Islam. Pour les nostalgiques de l\u2019empire colonial, et ils sont nombreux, la religion musulmane est la religion de ceux qui les ont combattus et qui les ont bout\u00e9s hors de chez eux, notamment en Alg\u00e9rie. Leur hostilit\u00e9 est radicale.<\/p><p>Cette question refait brutalement irruption dans le d\u00e9bat en France lorsqu\u2019un groupe d\u2019intellectuels en\u00a0novembre 1989, lance un appel, relay\u00e9 par un journal, <em>Le Nouvel Observateur<\/em>, \u00e0 \u00ab\u00a0<em>ne pas capituler\u00a0<\/em>\u00bb face \u00e0 quelques jeunes filles qui pr\u00e9tendent venir \u00e0 l\u2019\u00e9cole la t\u00eate couverte d\u2019un foulard\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Profs, ne capitulons pas\u00a0!\u00a0<\/em>\u00bb. Les signataires de cet appel sont Elisabeth Badinter, R\u00e9gis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. A priori, ces intellectuels \u00e9taient, en ce temps-l\u00e0, plus assimilables \u00e0 des r\u00e9publicains sourcilleux et inquiets qu\u2019\u00e0 des la\u00efcards. Et ils n\u2019ont \u00e0 l\u2019\u00e9vidence rien \u00e0 voir avec les nostalgiques de l\u2019empire colonial. Mais leur appel fait douter de leur positionnement r\u00e9el. Qu\u2019ils le veuillent ou non (et bien s\u00fbr ils ne le veulent pas), cet appel est au mieux maladroit, au pire malheureux.<\/p><p>D\u00e9noncer les symboles de ce qui se cache derri\u00e8re le port du voile n\u2019est \u00e9videmment pas choquant en soi. Mais l\u2019argumentation propos\u00e9e est probl\u00e9matique.<\/p><p>Tout d\u2019abord, le mot capituler est fort. Il signifie qu\u2019une forme de guerre est engag\u00e9e. Ces intellectuels paraissent alors \u00eatre les premiers \u00e0 se placer dans l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une guerre de civilisations.<\/p><p>\u00a0<\/p><p>Ensuite, tol\u00e9rer le foulard \u00e0 l\u2019\u00e9cole, disaient les auteurs du texte, \u00ab\u00a0<em>ce n\u2019est pas accueillir un \u00eatre libre<\/em>\u00a0\u00bb\u2026 Il y aurait donc des enfants qui sont des \u00eatres libres et d\u2019autres enfants qui ne le seraient pas\u00a0? Je croyais na\u00efvement, pour ma part, que l\u2019\u00e9cole publique accueillait tous les enfants pour tenter justement de leur donner les cl\u00e9s d\u2019un savoir qui, peut-\u00eatre, on l\u2019esp\u00e8re, en ferait des femmes libres et des hommes libres. Mais non, il y aurait des \u00eatres libres avant d\u2019avoir appris, qui m\u00e9riteraient l\u2019\u00e9cole, et des \u00eatres asservis qu\u2019il faudrait rejeter. \u00ab\u00a0<em>Ce n\u2019est pas en r\u00e9unissant dans un m\u00eame lieu un petit catholique, un petit musulman, un petit juif que se construit l\u2019\u00e9cole la\u00efque<\/em>\u00a0\u00bb. Faut-il comprendre que c\u2019est en \u00e9radiquant les enfants diff\u00e9rents, porteurs de diff\u00e9rences, encombr\u00e9s de l\u2019histoire de leurs parents, qu\u2019on construit cette \u00e9cole\u00a0? Penser par soi-m\u00eame ne serait pas une conqu\u00eate sur soi-m\u00eame, mais comporterait des formes de pr\u00e9alables\u00a0: l\u2019oubli de ses racines, le rejet des anciens. Les enfants devraient admettre que leurs p\u00e8res sont suspects, suspects de ce qu\u2019ils sont, voire coupables, et qu\u2019il faut donc les nier ou le renier. L\u2019\u00e9cole ne devrait pas apprendre \u00e0 nos enfants le respect des diff\u00e9rences mais leur apprendre l\u2019oubli et la n\u00e9gation des diff\u00e9rences\u00a0?<\/p><p>Faut-il rappeler que tous les jeunes gens, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019adolescence, se construisent en s\u2019opposant. Ils s\u2019opposent justement et g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la loi du p\u00e8re. Juliette et Romeo s\u2019opposent \u00e0 la loi de leurs clans pour gagner la libert\u00e9 de s\u2019aimer. Substituer trop t\u00f4t la loi de l\u2019\u00e9cole r\u00e9publicaine \u00e0 celle du p\u00e8re c\u2019est prendre le risque de brouiller tous les rep\u00e8res, d\u2019inverser les logiques. L\u2019adolescent alors s\u2019opposera \u00e0 la loi qui pr\u00e9vaut pour, soit prendre la d\u00e9fense du p\u00e8re, soit s\u2019\u00e9garer d\u00e9finitivement en rejetant et le p\u00e8re et toute forme de sociabilit\u00e9.\u00a0<\/p><p>Il n\u2019y a sans doute pas de r\u00e9ponse absolue et d\u00e9finitive \u00e0 ces questionnements. Or c\u2019est bien l\u00e0 que se trouve le probl\u00e8me. Car ces intellectuels pr\u00e9tendaient en apporter une. La formulation qu\u2019ils proposent d\u2019une r\u00e9ponse est inqui\u00e9tante. D\u2019autant plus inqui\u00e9tante que la maladresse des mots vient de \u00ab\u00a0philosophes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u2019intellectuels\u00a0\u00bb sp\u00e9cialistes du maniement des mots.<\/p><p>Qu\u2019on dise que l\u2019enseignement \u00e0 l\u2019\u00e9cole dans nos soci\u00e9t\u00e9s doit conduire les uns et les autres \u00e0 savoir \u00e9valuer le sens des traditions et apprendre \u00e0 en peser les signes et les cons\u00e9quences, leur donner les moyens de d\u00e9passer les pr\u00e9jug\u00e9s, cela est \u00e9vident. Mais peut-il y avoir des pr\u00e9alables au droit de comprendre cela\u00a0? Et le but, on l\u2019esp\u00e8re, n\u2019\u00e9tant pas de conduire tous les humains vers la conformit\u00e9 \u00e0 un mod\u00e8le unique, peut-on faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019un apprentissage au respect des diff\u00e9rences\u00a0?<\/p><p>L\u2019un des signataires de ce texte, Alain Finkielkraut, longtemps plus tard, se d\u00e9voilera un peu plus en pr\u00e9cisant sa pens\u00e9e.\u00a0 Il s\u2019insurge\u00a0: \u00ab\u00a0<em>on change l\u2019enseignement de l\u2019histoire coloniale et de l\u2019esclavage. D\u00e9sormais on enseigne qu\u2019ils furent uniquement n\u00e9gatifs, et non que le projet colonial entendait \u00e9duquer et amener la culture aux sauvages<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Ah les sauvages et les fameux bienfaits de la colonisation\u00a0! Au moins de cette mani\u00e8re les choses deviennent plus claires. Cet homme-l\u00e0 entrera \u00e0 l\u2019acad\u00e9mie fran\u00e7aise avec la conviction bien ancr\u00e9e de sa sup\u00e9riorit\u00e9 sur ceux qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0les sauvages\u00a0\u00bb.<\/p><p>Petit \u00e0 petit, dans la soci\u00e9t\u00e9, toute nuance dans la qualification des faits serait bannie\u00a0: la confusion deviendrait totale entre foulard, voile, hidjab, burka\u2026 puis un jour le burkini\u2026 Toute manifestation interpr\u00e9t\u00e9e comme musulmane pourrait devenir suspecte. Le principe de la la\u00efcit\u00e9 ne serait plus la garantie offerte \u00e0 chaque citoyen de pratiquer sa religion quelle qu\u2019elle soit, mais la culpabilisation progressive et n\u00e9cessaire de toute religion et l\u2019interdiction de toute manifestation d\u2019appartenance religieuse hors du plus stricte espace intime. Il fallait d\u00e9sormais, pour les croyants, apprendre \u00e0 vivre dissimul\u00e9, voire honteux. L\u2019islam a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clencheur de cette nouvelle guerre de la la\u00efcit\u00e9, mais toutes les religions sont vis\u00e9es.<\/p><p>&#8211; \u00ab\u00a0Le choc des civilisations et la refondation de l\u2019ordre mondial\u00a0\u00bb.<\/p><p>Les th\u00e9oriciens fran\u00e7ais du bannissement des signes religieux de l\u2019espace public opposent, en 1989, la\u00efcit\u00e9 et religion. Un professeur de l\u2019universit\u00e9 de Harvard, Samuel Huntington sept ans plus tard, opposera, lui, les religions entre elles.\u00a0 Dans un livre qu\u2019il publie en 1996-1997, il suppose qu\u2019il n\u2019existe pas de mod\u00e8le \u00ab\u00a0universel\u00a0\u00bb de la civilisation et il d\u00e9crit un monde divis\u00e9 en neuf grandes civilisations sources de graves conflits pass\u00e9s ou \u00e0 venir. Chacune de ces neufs civilisations aurait pour origine une grande religion qui en aurait form\u00e9 le socle moral et politique. Et il d\u00e9coule de sa th\u00e9orie que nous assisterions dans les temps pr\u00e9sents \u00e0 une mont\u00e9e en puissance d\u2019un conflit majeur entre civilisation issue de la religion chr\u00e9tienne et civilisation issue de la religion musulmane. Cette th\u00e9orie, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, se heurte \u00e0 de nombreuses critiques. L\u2019une de ces critiques vient de ceux qui n\u2019acceptent pas de dire qu\u2019il n\u2019existe pas de mod\u00e8le \u00ab\u00a0universel\u00a0\u00bb de la civilisation. Une autre de ces critiques refuse d\u2019admettre qu\u2019il y aurait une sorte d\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 d\u2019un conflit \u00e0 venir entre chr\u00e9tiens et musulmans.<\/p><p>Ce d\u00e9bat, qu\u2019il n\u2019est pas n\u00e9cessaire ni possible de trancher ici, est surtout r\u00e9v\u00e9lateur du malaise qui gagne alors le monde. A quelque religion ou \u00e0 quelque \u00e9cole de pens\u00e9e qu\u2019ils appartiennent, il y a ceux qui au nom de Dieu ou au nom de la raison estiment \u00eatre absolument et unilat\u00e9ralement dans le vrai. Ceux-l\u00e0 s\u2019enfermeront dans le refus d\u2019entendre les arguments de l\u2019autre ou m\u00eame plus simplement d\u2019envisager la situation de l\u2019autre. Cet absolutisme effectivement sera source de drames. Des drames que rien ne permettra d\u2019\u00e9viter, pas m\u00eame l\u2019humour.<\/p><p>&#8211; La dimension subversive de l\u2019humour.<\/p><p>L\u2019humour est depuis toujours le moyen de se moquer ou d\u2019exprimer, sur le mode de la plaisanterie, ce qu\u2019on ne peut pas dire de mani\u00e8re excessivement s\u00e9rieuse. Face aux r\u00e9gimes autoritaires, nul ne s\u2019est jamais tromp\u00e9 sur le caract\u00e8re subversif de ce mode d\u2019expression. Cet humour d\u2019ailleurs passe souvent par le moyen de ce qu\u2019on appelle la caricature, c\u2019est \u00e0 dire \u00e9tymologiquement, la \u00ab\u00a0charge\u00a0\u00bb. Dans les r\u00e9gimes autoritaires, la caricature est donc diffus\u00e9e sous le manteau, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement anonyme, et les personnes soup\u00e7onn\u00e9es de participer \u00e0 sa diffusion sont poursuivies lorsqu\u2019elles sont identifi\u00e9es. Dans les d\u00e9mocraties, l\u2019humour et la caricature entrent dans le champ normal de l\u2019expression dont la libert\u00e9 est garantie. Il existe th\u00e9oriquement des limites, bien s\u00fbr, \u00e0 cette libert\u00e9, qui sont celles de la loi, de la biens\u00e9ance et de la diffamation. Mais ces limites en mati\u00e8re d\u2019humour et de caricature sont relatives et mouvantes. Les humoristes et les caricaturistes sont toujours et partout \u00e0 la recherche de ces limites. C\u2019est souvent en tutoyant les limites que l\u2019humour et la caricature prennent plus de relief et plus de sel. Ces limites sont diff\u00e9rentes d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre en fonction des r\u00e9gimes, des croyances, des philosophies et des gouts. Il existe dans chaque pays des tabous qui jouent comme des marqueurs. Durant la seconde partie du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, des journaux dans les d\u00e9mocraties occidentales se sont fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de d\u00e9passer volontairement ces limites. En France le journal Hara Kiri, puis le journal Charlie Hebdo font partie de ces organes \u00e0 la recherche permanente du d\u00e9passement. Le respect qu\u2019on doit aux morts, la religion, les embl\u00e8mes de la Patrie\u2026 sont quelques-uns des marqueurs \u00e0 transgresser. Hara Kiri en 1970 salue la mort du G\u00e9n\u00e9ral De Gaulle en titrant\u00a0: \u00ab\u00a0Bal tragique \u00e0 Colombey, un mort\u00a0\u00bb. Le ministre de l\u2019int\u00e9rieur fait interdire le journal. En 1993, un militaire accus\u00e9 de viol se suicide \u00e0 la veille de son proc\u00e8s. Le journal Charlie Hebdo pr\u00e9sente la caricature d\u2019un militaire en train de sodomiser le cadavre du soldat inconnu en proclamant\u00a0: \u00ab\u00a0Le soldat inconnu s\u2019est fait enculer par l\u2019adjudant Chanal\u00a0\u00bb. Une association d\u2019anciens combattants demande l\u2019interdiction du journal\u2026 Les humoristes ne sont pas les seuls \u00e0 choquer. Des artistes souvent utilisent ce mode d\u2019expression. En avril 2010 un magasin FNAC de Nice organise un concours de photographies. Sur le th\u00e8me du \u00ab\u00a0politiquement incorrect\u00a0\u00bb une photographie a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9e par le jury. Elle montre un homme s\u2019essuyant les fesses avec le drapeau fran\u00e7ais. Ce choix provoque un v\u00e9ritable scandale. Le ministre de la justice, le maire de Nice et des anciens combattants montent au cr\u00e9neau. Les protestataires rappellent que l\u2019article 2 de la constitution fran\u00e7aise stipule que \u00ab\u00a0le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge est l\u2019embl\u00e8me national\u00a0\u00bb de la R\u00e9publique et que l\u2019article 433-5-1 du code p\u00e9nal pr\u00e9voit que\u00a0le fait d\u2019outrager l\u2019hymne national ou le drapeau tricolore peut \u00eatre puni d\u2019une peine d\u2019amende ou d\u2019emprisonnement. A chacun sa sacralit\u00e9. La photographie incrimin\u00e9e fut imm\u00e9diatement retir\u00e9e de l\u2019exposition.<\/p><p>Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019humour ou de cr\u00e9ation artistique, Les provocations sont l\u00e9gion, le mauvais go\u00fbt est un syst\u00e8me et les plaintes sont extr\u00eamement fr\u00e9quentes. Ces provocations et les d\u00e9bats qui en r\u00e9sultent sont d\u00e9capants. Ils sont consid\u00e9r\u00e9s, \u00e0 juste titre, comme ayant une utilit\u00e9 certaine pour les soci\u00e9t\u00e9s qui en maitrisent la production. Elles permettent de prendre de la distance avec la fameuse \u00ab\u00a0sacralit\u00e9\u00a0\u00bb proclam\u00e9e de certaines id\u00e9es. Elles permettent de relativiser la gravit\u00e9 des \u00e9v\u00e8nements et d\u2019ouvrir ainsi un espace possible de r\u00e9flexion quand des situations paraissent excessivement bloqu\u00e9es. Elles sont aussi, probablement, dans ces m\u00eames soci\u00e9t\u00e9s, l\u2019expression parfois d\u2019un profond d\u00e9senchantement ou d\u2019un profond d\u00e9sespoir en direction des comportements humains. Les charniers de la premi\u00e8re guerre mondiale et les camps d\u2019extermination de la seconde ont bris\u00e9 le r\u00eave absolu d\u2019une certaine conception de la civilisation. Les messages dits \u00ab\u00a0d\u2019amour\u00a0\u00bb des grandes religions ont \u00e9t\u00e9 depuis tr\u00e8s longtemps d\u00e9mentis par toutes les formes d\u2019inquisitions. Le message \u00ab\u00a0universaliste\u00a0\u00bb de la R\u00e9publique est en contradiction avec l\u2019appel permanent \u00e0 ce qu\u2019un \u00ab\u00a0sang impur abreuve nos sillons\u00a0\u00bb. Le devoir de sacrifice que les bons citoyens doivent consentir \u00e0 la Patrie se heurte aux int\u00e9r\u00eats constamment prot\u00e9g\u00e9s et constamment renouvel\u00e9s des plus fortun\u00e9s, des h\u00e9ritiers, des actionnaires et des patrons. L\u2019hypocrisie, le double langage, la trahison des \u00e9lites, les autoproclamassions d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 des uns sur les autres, l\u2019ind\u00e9boulonabilit\u00e9 des \u00ab\u00a0statues d\u2019assassins\u00a0\u00bb, la fragilit\u00e9 des grands principes face \u00e0 l\u2019avidit\u00e9 des puissants\u2026 tout cela a bris\u00e9 le consensus. Mieux vaut donc en rire\u00a0; s\u2019offrir le plaisir de railler les profiteurs, de bousculer les bonnes consciences, de r\u00e9veiller les b\u00e9nis oui-oui.<\/p><p>Le d\u00e9senchantement n\u2019est bien s\u00fbr pas g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; sinon ce ne serait pas dr\u00f4le. Les provocations sur le mode humoristique ont du mal \u00e0 passer dans certaines parties de la soci\u00e9t\u00e9. Mais ce qui a du mal \u00e0 passer au c\u0153ur m\u00eame des soci\u00e9t\u00e9s occidentales, est totalement incompr\u00e9hensible au-del\u00e0 des fronti\u00e8res, dans des pays o\u00f9 la notion de libert\u00e9 d\u2019expression n\u2019a pas encore acquis les m\u00eames lettres de noblesse ou d\u2019\u00e9vidence que chez nous. Des pays o\u00f9, face \u00e0 la mis\u00e8re et \u00e0 l\u2019injustice, la religion reste souvent le dernier refuge des d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. Des pays o\u00f9 les individus risquent beaucoup plus que chez nous. Des soci\u00e9t\u00e9s qui n\u2019ont pas fait le m\u00eame chemin, qui ne sacralisent pas les m\u00eames choses.<\/p><p>En septembre 2005, un journal danois le Jylland Posten publie douze dessins pr\u00e9sent\u00e9s comme des caricatures du proph\u00e8te Mahomet. Quatre ans apr\u00e8s la destruction des Twins Towers \u00e0 New York et alors que le malaise est grandissant entre le monde musulman et le monde occidental, l\u2019affaire va prendre des dimensions impressionnantes. Ce journal danois n\u2019avait pas l\u2019intention d\u2019offenser les musulmans mais les subtilit\u00e9s du message ne sont pas n\u00e9cessairement tr\u00e8s claires pour tout le monde. Des musulmans protestent ici et l\u00e0 et des journaux au fur et \u00e0 mesure des protestations reproduisent les caricatures \u00e0 travers le monde entier. Charlie Hebdo fait \u00e9videmment partie des journaux qui ont reproduit les caricatures. Au fil de cette affaire, toute r\u00e9f\u00e9rence humoristique a bient\u00f4t disparue. Pour les uns, l\u2019occident insulte les croyants musulmans, pour les autres, ces m\u00eames musulmans s\u2019en prennent \u00e0 l\u2019une des valeurs principales de l\u2019occident\u00a0: la libert\u00e9 d\u2019expression. Les uns d\u00e9fendent leur religion, les autres d\u00e9fendent leurs principes.<\/p><p>Ce mauvais d\u00e9bat d\u00e9bouche, \u00e0 Paris, sur une instrumentalisation criminelle, un drame \u00e9pouvantable lorsqu\u2019un groupe se r\u00e9clamant de \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tat Islamique\u00a0\u00bb (DAECH) s\u2019introduit dans les locaux du journal Charlie Hebdo et massacre \u00e0 la kalachnikov les membres pr\u00e9sents de la r\u00e9daction. Cette action s\u2019inscrit dans la succession des actes terroristes innommables revendiqu\u00e9s par DAECH. Et l\u2019objectif qui se dessine est de faire monter la tension entre les populations du monde occidental et les musulmans. Obliger chacun \u00e0 rejoindre son \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb. Les appels se multiplient pour demander aux citoyens europ\u00e9ens de ne pas confondre tous les musulmans avec ces terroristes. Mais entre ceux qui ne comprennent pas ce qui se passe, ceux que l\u2019effroi l\u00e9gitime aveugle, et ceux qui nourrissaient d\u00e9j\u00e0 des formes d\u2019antipathie ou de haine \u00e0 l\u2019\u00e9gard des musulmans, nul ne parvient \u00e0 emp\u00eacher que se creuse le foss\u00e9 entre deux immenses groupes de populations dans le monde. La situation devient donc extr\u00eamement p\u00e9rilleuse. D\u2019autant que des terroristes, au nom des m\u00eames slogans, r\u00e9cidivent au Bataclan, puis \u00e0 Nice, \u00e0 Marseille, \u00e0 Saint Etienne du Rouvray, \u00e0 Conflans Sainte Honorine\u2026 et ailleurs dans le monde.<\/p><p>En septembre 2020, alors que s\u2019ouvrait \u00e0 Paris le proc\u00e8s des complices d\u2019assassins dans l\u2019attentat perp\u00e9tr\u00e9 contre le journal Charlie Hebdo, un collectif de m\u00e9dias fran\u00e7ais, proclame que \u00ab\u00a0c\u2019est tout l\u2019\u00e9difice juridique \u00e9labor\u00e9 pendant plus de deux si\u00e8cles pour prot\u00e9ger votre libert\u00e9 d\u2019expression qui est attaqu\u00e9, comme jamais, depuis soixante-quinze ans\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0que le d\u00e9lit de blasph\u00e8me n\u2019existe pas\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Face \u00e0 l\u2019horreur et aux vell\u00e9it\u00e9s \u00e9ventuelles de mise au pas, ces journaux n\u2019ont pas le choix, ils doivent d\u00e9fendre les principes qui les fondent, mais ils n\u2019ignorent pas non plus l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la situation. Ce message s\u2019adresse \u00e0 soixante millions de fran\u00e7ais. Mais ce sont des milliards d\u2019individus qui ont re\u00e7u en mode souvent d\u00e9form\u00e9, incompr\u00e9hensible, illisible, le message des caricatures. Des milliards d\u2019individus pour qui le d\u00e9lit de blasph\u00e8me existe malheureusement encore. Et des milliards d\u2019individus pour qui l\u2019injustice la plus noire est un lot quotidien, pour qui la violence est une fatalit\u00e9, et pour qui l\u2019arrogance des pays occidentaux est, de leur point de vue, une r\u00e9alit\u00e9 perceptible. Il ne suffit pas d\u2019avoir raison, encore faut-il se donner le temps et les moyens de convaincre les autres de cette raison. Comment, dans le monde globalis\u00e9, sauver la libert\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 elle existe sans humilier ceux qui, ailleurs, n\u2019en disposent pas\u00a0? Comment d\u00e9fendre l\u2019alignement du monde sur le mieux disant plut\u00f4t que sur le moins disant\u00a0? Comment conduire ce combat sans que les drames qu\u2019il provoque ne nous fassent d\u00e9visser tous ensemble vers l\u2019ab\u00eeme\u00a0?<\/p><p>\u00a0<\/p><p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Lettre ouverte \u00e0 Lionel Jospin\u00a0: \u00ab\u00a0Profs, ne capitulons pas\u00a0!\u00a0\u00bb &#8211; Le Nouvel Observateur \u2013 2 novembre 1989.<\/p><p>\u00a0<\/p><p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Alain Finkielkraut &#8211; Interview au journal Haaretz le 18 novembre 2005<\/p><p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00ab\u00a0Ensemble d\u00e9fendons la libert\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; Appel d\u2019un collectif d\u2019une centaine de m\u00e9dias fran\u00e7ais \u2013 le 23 septembre 2020<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La France est surement l\u2019un des \u00e9tats de l\u2019occident o\u00f9 la crispation face aux signes distinctifs de la religion a atteint la plus forte intensit\u00e9. Cette crispation vise en premier lieu dans les ann\u00e9es 2000, tout ce qui concerne l\u2019islam. 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