IlIl est des désespoirs intimes qui rejoignent des tristesses collectives. Tous ses proches savaient Leïla Shahid dépressive. De secrètes périodes de lassitude et d’abattement succédaient à ses sursauts d’énergie et de combativité, où on la retrouvait telle qu’elle fut toujours en public, généreuse et joyeuse. Intensément disponible, soucieuse des autres, curieuse de tout.
C’est ainsi qu’elle s’était présentée, en septembre dernier, pour l’une de nos émissions sur la tragédie de Gaza – sa dernière intervention sur Mediapart. Elle était venue avec un énorme bouquet de fleurs, accompagné d’un mot pour remercier toute notre équipe de son travail. Jamais, auparavant, l’un·e de nos invité·es n’avait eu cette attention. Leïla Shahid ne portait pas seulement la justesse de la cause palestinienne mais aussi son élégance, sa tenue, sa dignité.
Car il ne suffit pas de dire qu’elle fut durant près de quatre décennies l’incomparable voix de la Palestine en France et en Europe (lire l’article de Gwenaelle Lenoir). Il faut surtout insister sur la hauteur et la rigueur avec laquelle elle l’a incarnée, ne cédant jamais aux facilités démagogiques, opportunistes ou sectaires. De l’interminable injustice faite au peuple palestinien, dont témoignait douloureusement son histoire familiale, elle fit une cause universelle, à l’échelle de l’humanité tout entière.

L’égalité des droits, la justice pour tous·tes, l’exigence de démocratie, l’intolérance aux racismes, le refus des dogmatismes, la solidarité sans frontières : Leïla Shahid élevait la Palestine en cause commune des damnés de la terre, des dominés, des opprimés, des discriminés, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.
Sa Palestine se dresse face à tous les pouvoirs injustes, contre toutes les corruptions, toutes les laideurs, toutes les abjections. Elle symbolise l’universalité de la question coloniale, cette évidente proclamation qu’un peuple, quel qu’il soit, ne saurait être libre s’il en opprime un autre. Pis, qu’il se perd lui-même, jusqu’au crime contre l’humanité dans le rejet des humanités qu’il persécute. Et c’est bien le spectacle qu’offre désormais l’État d’Israël, aveuglé par sa puissance, égaré par le nationalisme, gangrené par le racisme.
Avoir l’intelligence de sa révolte, c’est refuser qu’elle imite ce qu’elle combat. La Palestine universelle qu’a défendue Leïla Shahid est l’inverse de la tribu, de la clôture et de la fermeture. Le contraire d’une nation identitaire, intolérante à la diversité, rejetant les minorités, persécutant les dissidences. C’est ainsi que Leïla Shahid prenait toujours soin de mettre en garde, ici même, ses soutiens contre tout accommodement avec l’antisémitisme. « Tout acte contre la religion ou le peuple juifs est un crime contre la cause palestinienne », ne cessait-elle de répéter.
Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ?
Jusqu’au bout, jusqu’à son suicide où se mêlent désespoir et courage, Leïla Shahid a vécu cette brûlure incandescente de la vérité qui oblige à ne pas pactiser avec l’imposture, à ne pas renoncer à la justice, à ne pas se résigner à la défaite. Comme d’autres figures de cette cause aujourd’hui si meurtrie, elle n’a pas hésité à penser contre les siens si la fidélité à l’idéal l’exigeait. Pas plus qu’elle ne s’accommodait de l’idéologie religieuse et autoritaire du Hamas, dont elle était politiquement l’adversaire, elle n’a pas supporté la corruption et les compromissions de l’Autorité palestinienne – d’où son renoncement à son poste d’ambassadrice.
Depuis notre confort, nous avons du mal à imaginer l’intensité de la tragédie vécue par cette génération de la diaspora palestinienne qui a été saisie depuis sa jeunesse par la simple exigence du droit et de la justice. À force d’échecs, de faux espoirs, d’inégalité des armes, d’indifférence des États, leur résistance, qui aurait pu n’être qu’une bravoure juvénile, est devenue celle d’une vie entière, affrontant sur la longue durée la litanie des camarades disparus, la douleur des massacres impunis, l’impunité de la colonisation poursuivie.
Et voici qu’aujourd’hui, au crépuscule de leur vie, ils et elles doivent affronter la possibilité d’une nouvelle disparition de cette Palestine que leur engagement, autour de l’OLP de Yasser Arafat, avait réussi à sauver de l’oubli, cet effacement dans lequel la Nakba de 1948 l’avait précipité. Quelle secrète force d’âme les habite pour faire face, tenir bon et tenir tête quand la catastrophe fait bien pire que tenir toutes ses promesses ? C’est cette interrogation qui m’a saisi quand, mercredi 18 février, j’ai appris le suicide de Leïla Shahid, cette si belle personne.
Comme si la mort se redoublait, je l’ai su par Pascale Froment, la veuve de notre confrère René Backmann, à qui Dominique Eddé, depuis Beyrouth, avait demandé de m’informer. S’il était encore parmi nous, c’est René, proche ami de Leïla, qui lui aurait rendu hommage sur Mediapart. J’ai dû apprendre la triste nouvelle à Elias Sanbar, cette autre voix française de la Palestine, ce frère en amitié qui a toujours su me consoler du désespoir, alors même qu’il en aurait à revendre. Elias dont les traductions nous ont fait connaître en français l’œuvre du poète palestinien Mahmoud Darwich : « Je protège la force de la faiblesse contre la force de la force », confie le poète dans La Palestine comme métaphore.
« La mort est en train de changer » : cette phrase, qu’elle dit elle-même « absurde », s’est imposée à Dominique Eddé en titre de son récent essai sur la « défaite générale »qui accompagne l’horreur à Gaza. « Il y a, écrit-elle, de la mort dans le langage et dans le temps. Une mort diffuse qui infiltre les murs déglingués de la pensée. De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule. Elle a perdu de son caractère implacable. » L’écrivaine libanaise évoque ainsi ce temps, le nôtre, où le consentement à l’assassinat de la Palestine signe « un effondrement retentissant de la moralité », comme l’écrit, depuis Gaza, l’autrice Sondos Sabra.
Tout suicide a sa part irréductible de mystère. Mais, parce que sa vie fut un soulèvement contre l’amoralisme du monde, celui de Leïla Shahid nous parle au-delà de ses motivations secrètes. À l’instar de ceux de ces Allemands antifascistes qui, dans les années 1930, ont mis fin à leurs jours en exil alors qu’il allait être minuit dans le siècle, son geste nous rappelle qu’il n’est plus temps de se demander pour qui sonne le glas : il sonne pour nous.